Le développement ne se décrète pas depuis l'extérieur. Il prend racine dans des choix structurels assumés, portés par une vision d'État et exécutés dans la durée. Le Maroc, premier au classement de l'Indice d'industrialisation de l'Afrique (IIA) de la Banque africaine de développement, en administre la démonstration la plus convaincante. Ce ne sont pas les vertus du dirham qui ont fait émerger les usines Renault, le complexe Tanger Med ou les hubs aéronautiques de Nouaceur. C'est une feuille de route industrielle, tenue avec constance pendant vingt ans. La leçon est claire : ce qui transforme une économie, c'est la capacité d'un État à mobiliser le crédit, les institutions et l'épargne au service d'une stratégie productive définie.
Cette réalité éclaire d'un jour nouveau la performance du Sénégal. En se hissant au 8e rang industriel continental (score de 0,6368) et à la première place de la zone UEMOA, devant la Côte d'Ivoire (10e, score de 0,6173), le pays valide un choix historique. Ce basculement n'est pas spontané : il est le retour sur investissement, différé mais implacable, de la politique des Grands Travaux conduite par le Président Abdoulaye Wade entre 2000 et 2012.
Le primat de la stratégie sur la monnaie
Le parallèle avec le Maroc est instructif. Wade avait, dès l'an 2000, anticipé cette même logique : pour industrialiser, il fallait d'abord briser les goulots d'étranglement logistiques. L'APIX, créée en 2000, fut le premier instrument de cette ambition. Le budget cumulé des grands projets de l'ère Wade a mobilisé entre 2 000 et 2 500 milliards de FCFA. En parallèle, les investissements privés captés par le Sénégal ont presque triplé, passant de 467 milliards au début du mandat à près de 1 395 milliards à son terme.
Trois chantiers structurants méritent d'être rappelés.
… L’Aéroport International Blaise Diagne (AIBD), dont la première pierre a été posée en 2007 pour un coût initial de plus de 173 milliards de FCFA, a doté le pays d'un hub aéronautique de classe mondiale sans lequel l'attractivité industrielle actuelle n'aurait pas été possible.
… L’Autoroute à péage Dakar-Diamniadio, financée à hauteur de 380 milliards par un montage associant l'État, la Banque mondiale, la BAD et Eiffage, a généré quelque chose de plus durable encore : la plateforme industrielle de Diamniadio, véritable Zone Économique Spéciale qui capte aujourd'hui les IDE manufacturiers.
… Enfin, la modernisation du réseau viaire de la capitale a abaissé les coûts transactionnels pour les entreprises, condition silencieuse mais déterminante de la compétitivité.
La Côte d'Ivoire dispose d'un PIB global environ deux fois supérieur au nôtre. Mais sa structure reste exposée aux fluctuations des cours mondiaux du cacao et de l'anacarde. Le Sénégal, lui, récolte les dividendes d'une diversification logistique amorcée il y a vingt ans — et c'est précisément ce que mesurent les indicateurs de la BAD.
Le coût de l'interruption
Une question demeure : à quel niveau serions-nous si le rythme des Grands Travaux n'avait pas été ralenti par les alternances politiques ? La vision de Wade ne s'arrêtait pas aux portes de Dakar. Elle englobait un plan de maillage ferroviaire et une stratégie d'autonomie énergétique. Les transitions ont étiré les calendriers — l'AIBD a mis dix ans à sortir de terre. Si cette dynamique avait été maintenue avec la même intensité sur deux décennies, le Sénégal ne se contenterait pas de devancer ses voisins immédiats : il talonnnerait le top 5 africain.
Le dividende monétaire : une souveraineté qui s'impose par les faits
Cette trajectoire apporte une perspective décisive au débat sur la souveraineté monétaire. La monnaie n'est pas un préalable au développement — elle en est le couronnement. On ne décrète pas la confiance monétaire, on l'adosse à un appareil productif compétitif. Le Maroc n'a pas mené de débats théoriques pour asseoir le dirham : il a construit des écosystèmes industriels.
Si la vision de Wade avait été poursuivie avec une constance absolue, la question d'une monnaie souveraine sénégalaise se serait posée dans des termes radicalement différents. Une économie dotée d'une industrie manufacturière robuste, exportant des biens à haute valeur ajoutée et accumulant des réserves de change stables, crée d'elle-même la confiance des marchés.
L'industrialisation n'était pas un chemin parmi d'autres pour sortir de la dépendance monétaire — c'était le seul.
Conclusion
L'indice de la BAD mesure les structures, pas les discours. Ce qu'il révèle, c'est l'impact à long terme de choix d'investissement pris il y a deux décennies. Le défi du Sénégal contemporain n'est pas de repartir de zéro, mais de renouer avec cette continuité doctrinale. Entre contrainte budgétaire et ambition infrastructurelle, l'arbitrage est difficile — mais il n'est pas nouveau.
S'inspirer de la méthode Wade, ce n'est pas rejeter la rigueur : c'est se rappeler que la viabilité financière d'un État repose d'abord sur sa capacité à transformer durablement ses structures productives.
Anouar Ayach
Source : Ma revue de presse






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